L'économie de la fabrication artisanale de vélos sur mesure en France

 

Ou l’art de trouver le prix juste

 

En 2023, l'Association des Artisans du Cycle a mené une étude sur la santé économique de la fabrication artisanale de cadres de vélo en France. L'étude a inclus plus de la moitié des 60 membres de l'association et a révélé des résultats un peu surprenants :

  • Le taux horaire moyen pratiqué est de 50 €

  • Le prix moyen d'un kit artisanal (cadre et fourche) est de 2 314 €

  • Fourchette de prix : de 733 € à 4 000 €

  • Le prix moyen d'un vélo artisanal complet est de 4 767 €

Pour mettre cela en perspective : les tubes en acier haut de gamme, les pattes, et les raccords coûtent entre 200 et 500 € ou plus. La construction d'un cadre hors peinture prend 20 à 40 heures, une fourche 5 à 10 heures, et un vélo complet 100 à 150 heures. Ils semble que les chiffres de l’étude ne concordent pas. Nombreux sont les artisans qui sous-évaluent manifestement leur travail par rapport aux taux horaires qu'ils annoncent.

À titre de comparison, un kit cadre industriel haut de gamme peut coûter environ 4 500 €.

 

La fabrication d'un vélo artisanal peut facilement prendre 150 heures, voire plus. Et parfois presque autant pour une remorque.

 

Bien que la construction artisanale de cadres ait des racines profondes en France, la mondialisation et le transport motorisé bon marché ont failli tuer l'industrie. Deux tiers des participants à l'étude étaient en activité depuis moins de cinq ans - nous assistons à un renouveau, mais un renouveau où beaucoup d'artisans peinent à valoriser leur travail de manière viable.

Une approche différente de la tarification

Peu après avoir créé mon entreprise, j'ai reçu la visite d'un membre du corps enseignant de l'EDHEC Business School - l'une des cinq écoles de commerce privées les plus chères de France, ironiquement située à Roubaix, la ville la plus pauvre de France en 2024, où je suis également installé.

Après avoir brièvement discuté de la fabrication de cadres et du cyclisme, il m'a proposé de me montrer des stratégies pour maximiser mes revenus et mes bénéfices grâce à la croissance et aux économies d'échelle. J'ai dû lui dire que cela ne m'intéressait pas. Cette approche nécessite de créer des produits en grande quantité, puis de convaincre les clients qu'ils en ont besoin - en dépensant massivement en marketing et en logistique, ce qui fait monter les prix inutilement. Je préfère l'inverse : créer un produit unique pour un besoin spécifique, ce qui réduit à la fois les coûts et la surconsommation.

L'approche classique des écoles de commerce consiste à maximiser le profit en augmentant les prix jusqu'à ce que la demande chute. Mon approche de la tarification ressemble à ma philosophie d'entreprise : elle commence par me demander ce dont j'ai réellement besoin pour mener une vie décente tout en minimisant l'impact sur l'environnement et sur les moyens de subsistance des autres.

C'est évidemment subjectif - cela dépend de votre situation personnelle, de votre famille, de votre localisation. Mais permettez-moi de partager des scénarios concrets basés sur les données réelles de mon entreprise pour illustrer la logique.

Choisir entre salaire et dividende

En tant que SASU (société par actions simplifiée unipersonnelle) en France, je peux me verser soit un salaire mensuel, soit un dividende annuel, soit les deux. La structure SASU m'a été recommandée au démarrage comme la forme juridique la plus flexible pour s'adapter à l'évolution de l'entreprise.

Quand j'ai démarré, je visais un modeste 2 000 € net par mois - au-dessus du SMIC mais pas de beaucoup, suffisant pour m'en sortir en tant que père célibataire avec trois enfants à mi-temps. Avec l'inflation massive de ces dernières années, 2 500 € net par mois sont désormais presque indispensables pour vivre et travailler dans la métropole lilloise. Cela correspond à peu près au salaire net moyen en France.

Pour cet article, je me concentre sur deux scénarios équivalents :

  1. Salaire mensuel net de 2 500 €

  2. Dividende annuel de 30 000 € (scénario 1 annualisé)

Quels taux horaires cela représente-t-il ? Qu'est-ce que cela signifie pour la tarification des produits ?

Combien d'heures puis-je réellement facturer ?

Le calcul pour atteindre mon taux horaire cible est simple : diviser la marge bénéficiaire annuelle dont j'ai besoin par le nombre d'heures que je peux travailler par an.

D'abord, établissons les heures de travail disponibles :

  • 365 jours par an

  • moins 104 jours de week-end

  • moins 25 jours de congés payés (standard français)

  • moins 11 jours fériés

  • soit 225 jours ouvrables, ou 1 800 heures à 8 heures par jour

Mais je ne peux pas facturer toutes ces heures. Je passe un temps considérable sur l'administratif : comptabilité, déclarations de TVA, facturation, relations avec le greffe du tribunal, mise à jour du site web et des réseaux sociaux, et rendez-vous avec des clients potentiels qui n'aboutissent pas à des commandes. En supposant que 25 % de mon temps y soit consacré (probablement plus, honnêtement), il me reste 1 350 heures facturables par an.

Quels sont mes frais fixes ?

La marge bénéficiaire annuelle minimale dont mon entreprise a besoin dans chaque scénario :

Pour un salaire mensuel : 12 × (Salaire net + charges sociales salariales + charges sociales patronales + impôt sur le revenu) + charges d'exploitation fixes

Pour un dividende : (Dividende net + 17,2 % charges sociales + 12,8 % impôt sur le revenu) ÷ 0,85 (tenant compte de 15 % d'impôt sur les sociétés) + charges d'exploitation fixes

Selon les calculs de l'URSSAF :

  • 2 500 € net/mois = 3 454 € brut pour le salarié = 4 685 € coût pour l'entreprise = 56 220 €/an

  • 30 000 € de dividende net = 42 857 € brut = en appliquant 15 % d'impôt sur les sociétés = 50 420 €/an

Mes charges d'exploitation fixes (tout ce que je dois payer indépendamment des ventes) :

  • Loyer d'atelier : 4 200 €/an

  • Assurances : 2 000 €/an

  • Comptable et logiciel : 3 000 €/an

  • Chauffage : 500 €/an

  • Internet/téléphone : 600 €/an

  • Hébergement site web : 500 €/an

  • Salons/expositions : 3 000 €/an

  • Prototypage/tests : 2 000 €/an

  • Frais bancaires et admin : 700 €/an

  • Outillage/entretien : 1 500 €/an (théoriquement variable mais difficile à imputer)

  • Mobilité : 4 200 €/an (assurance et frais pour petit utilitaire)

  • CFE (cotisation foncière des entreprises) : 800 €/an

Total des charges fixes : 23 000 €/an

Le taux horaire dont j'ai besoin

La marge annuelle totale que je dois créer :

  • Scénario salaire : 56 220 € + 23 000 € = 79 220 €

  • Scénario dividende : 50 420 € + 23 000 € = 73 420 €

Donc, mes taux horaires requis :

  • Salaire 2 500 €/mois : 79 220 € ÷ 1 350 heures = 58,68 €/heure

  • Dividende 30 000 €/an : 73 420 € ÷ 1 350 heures = 54,38 €/heure

Qu'est-ce que cela signifie pour le prix des cadres ?

Si je passe environ 40 heures sur un cadre de vélo avec 400 € de matériaux (HT), et que je suis dans le scénario dividende visant 30 000 € annuels (2 500 € de revenu disponible par mois), le prix du cadre serait idéalement d'environ 2 500 € HT ou 3 000 € TTC. Un kit cadre et fourche avec peinture serait proche de 4 000 € TTC dans ce scenario, nettement supérieur au prix moyen indiqué dans l'étude mentionnée ci-dessus.

Dans le contexte économique actuel il est difficile de trouver des clients à un prix aussi élevé. Par conséquent, en tant que cadreur expérimenté, je crée des efficacités en travaillant simultanément sur plusieurs cadres, ce qui permet certaines réductions. Pour 2026, j'ai actualisé mes tarifs pour refléter cette logique - vous pouvez trouver les prix actuels sur mon site web pour les cadres, fourches, accessoires, peinture et cours cadreur.

C'est seulement la deuxième révision complète de mes tarifs que je fais en 10 ans, j'ai donc jugé nécessaire de partager la logique et de créer une transparence totale. Le fondement d'une petite entreprise comme celle-ci est la confiance entre le client et l'artisan - confiance dans le savoir-faire et dans la façon de conduire les affaires.

Un mot sur les taxes et les petites entreprises

Je pourrais m'arrêter là, mais avec les discussions récentes sur l'augmentation potentielle des taux d'imposition des sociétés pour toutes les entreprises, je tiens à souligner les taxes et charges sociales substantielles qui découlent déjà de petites opérations comme la mienne.

Considérons mon scénario réel (30 000 € de dividende) : travailler 1 350 heures à 54,38 € HT génère 14 850 € de TVA pour les caisses publiques. 20 420 € supplémentaires vont aux charges sociales, à l'impôt sur le revenu et à l'impôt sur les sociétés. Pour chaque euro que je gagne, 1,18 € va à l'État - dès le premier euro.

Comment cela se compare-t-il aux grandes multinationales ? Je ne peux pas le dire, mais je soupçonne que le ratio leur est plus favorable.

Si nous voulons une économie prospère avec des petites et moyennes entreprises en bonne santé - qui sont toujours le pilier de toute économie - le système fiscal a besoin d'une révision massive. Laisser vivre les petits entrepreneurs, c'est permettre une production plus locale, plus durable, à des prix plus abordables.

Bonne entrée dans 2026 et sortez avec vos vélos autant que possible !